Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les devança.

Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne s'était même pas tout à fait éveillé.

Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la haute cheminée.

Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures humaines.

Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans ses mains.

Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne ne se sentait le courage de le rompre.

A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement:

Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront l'appui et l'orgueil de votre vieillesse.

Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens charnels.

Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi, Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère!