Au moment où Rubens quittait dame Thrée, Simon arriva chez cette dernière, qui le reçut avec affection.
—Ah! mynheer Simon, lui dit-elle en souriant, vous faites bien de venir me voir, pour me rendre un peu de gaîté et de calme. J'ai reçu la visite de mon illustre compère le chevalier Rubens; elle m'a toute troublée, j'avais beau me dire que j'étais une sotte; je me sentais émue sous son regard comme un enfant, quoiqu'il fît de son mieux pour se mettre à ma portée. Mynheer Simon! mynheer Simon! je préfère bien aux parrains riches et grands seigneurs les parrains modestes et de ma condition, comme vous.
Ce soir-là, le paradis fut dans le coeur de Simon, et jamais Thrée ne l'avait vu aussi heureux.
Une année s'écoula sans rien changer à la vie monotone de la famille Borrekens, si ce n'est toutefois que les deux petites filles commençaient à marcher, et que leurs lèvres roses bégayaient déjà quelques mots qui faisaient s'extasier leur mère, mynheer Borrekens et Simon van Maast.
Simon van Maast ne manquait jamais d'arriver, tous les soirs, à la même heure, chez mynheer Borrekens: il saluait Thrée avec la même inflexion de voix, s'asseyait invariablement à la même place, et sitôt qu'il était assis, tirait de sa poche quelque jouet ou quelque friandise; les deux petites jumelles étaient déjà là debout devant lui les yeux fixés sur les mains de Simon, et plus curieuses qu'avides de voir ce qu'il en allait tirer. C'étaient ensuite des cris de joie, des battements de mains, des baisers sans fin! Cette scène, pour recommencer chaque jour, n'en intéressait pas moins ses spectateurs et ses acteurs habituels: personne ne s'en fatiguait: et si elle n'eût point eu lieu, il eût manqué quelque chose aux deux petites jumelles et à dame Thrée elle-même.
Simon était devenu un membre de la famille. Il ne se donnait point un dîner chez le roi des Arquebusiers, sans que Simon n'eût sa place à table. Chacun l'aimait au logis, depuis le chien qui venait frotter sa robe soyeuse contre les jambes du jeune homme, jusqu'à mynheer Borrekens, à qui une journée sans voir Simon eût paru, ainsi qu'il aimait à le dire, longue comme un jour sans pain. Les enfants l'adoraient, dame Thrée elle-même regardait la pendule, quand par hasard Simon se trouvait en retard de quelques minutes. C'était donc une vie douce et heureuse dans son uniformité que menait cette famille. Chacun, du reste, vivait par Agathe et par Annetje: c'est ainsi qu'on nommait les deux jumelles.
Il était impossible de trouver une ressemblance plus absolue que celle qui existait entre ces deux enfants. Non-seulement leurs traits et leur taille se trouvaient identiquement les mêmes, mais encore le son de leur voix, leurs gestes et leur démarche! On eût dit que le lien mystérieux par lequel la nature les avait unies à leur naissance existait encore malgré l'opération audacieuse du chirurgien anglais. Elles se levaient ou s'asseyaient ensemble, agitaient les mains ensemble, formaient le même désir ensemble, agissaient, allaient, venaient, souffraient, souriaient, pleuraient ensemble! toujours ensemble! D'ordinaire elles se tenaient les bras passés autour du cou l'une de l'autre, comme à regret de ce qu'on eût coupé le noeud qui les attachait, et qu'on les eût séparées en deux. Simon van Maast, pas plus que mynheer Borrekens, ne savait distinguer la filleule de Rubens de la filleule du jeune homme, Annetje d'Agathe et Agathe d'Annetje. A vrai dire elles n'avaient qu'un seul parrain, Simon van Maast, et elles lui donnaient toutes les deux ce doux nom. Elles ne connaissaient point Rubens, qui depuis deux ans, depuis leur naissance, avait quitté Anvers. En revanche, elles adoraient l'excellent jeune homme, qui n'arrivait jamais près d'elles sans leur apporter un témoignage de sa sollicitude.
Au milieu de tout ce bonheur, de cette intimité qui lui avait donné une famille à Anvers, il manquait néanmoins quelque chose à Simon; il n'était pas heureux, il regardait parfois avec une tristesse profonde dame Thrée, qui ne vivait que par ses enfants et pour ses enfants, ne s'occupait que d'elles et semblait étrangère à tout ce qui n'était point elles.
Le grand secret de cette tristesse, c'est que Simon aimait éperdument dame Thrée, et que celle-ci, ou ne s'en apercevait pas, ce qui était fort triste pour Simon, ou feignait de ne point s'en apercevoir, ce qui était plus triste encore!
Un jour cependant, il s'enhardit, et osa faire l'aveu de son amour à dame Thrée.