Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de quelques jours.

Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval.

Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde.
Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.

Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume, chez le médecin américain.

Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait, quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer, mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié.

—Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle.

—Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir.

—Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a enseignée.

—Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se trouvait.

C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et, confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le médecin tout-puissant contre la fièvre.