Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras, dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux nouveaux où il se trouvait transporté.
D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros chien, de l'écureuil et surtout du serpent.
Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.
Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême, une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.
Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de la jeune fille.
Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il, quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin, résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses. Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.
Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la sollicitude la plus tendre.
Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil, les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.
Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était le signal de la retraite.
Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement, jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se prolongèrent davantage.