CHAPITRE VII.
HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.
Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam, de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande méridionale.
Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage du médecin.
Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre. Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.
Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions, quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur bizarrerie.
Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.
Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la difficulté rehausse son plaisir.
Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules: ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.
Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler, surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait Simon.