Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde. Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.
Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour, Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob, en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux, l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.
Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.
Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu avenantes à l'oeil.
—Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.
Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille avait éparpillés à ses pieds.
—Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui désolait tant votre mère.
Et comme elle le regardait avec surprise:
—Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de guérir la fièvre.
—Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce? demanda Rubens.