L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions autant d'or?

A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.

Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était impuissante à leur donner.

Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même, avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.

Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois jours après nous restions six hommes vivants.

Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir, et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse qui caractérisent sa race.

Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur reconnaissance.

Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par enchantement.

Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans le vase qui contenait mon eau.

Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence, mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le délire s'empara de moi.