La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir guéables.
Le vieillard me dit un jour:
—Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le tien.
Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.
Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain: J'ai des adieux à faire, alléguai-je.
—Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus m'a chargé de vous remettre ce souvenir.
Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble, la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.
Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.
Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.
—Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du visage pâle.