Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son tabaco, suivit des yeux Agathe et Annetje.

Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine, elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à l'heure, était venu lui dire:

—Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?

—Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime, Simon!

—Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un bonheur si grand pour moi?

—Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?

Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser qu'ils échangèrent.

Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.

Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête, sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.

Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.