Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui sortirent sans s'adresser une parole.

—Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent!

Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils, et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver rappelé de ce monde.

Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de Simon.

Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une ombre se projetât dans cette radieuse félicité.

La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens, Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa belle-fille.

Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux.

Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis, quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix haute.

Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout bas!

—O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre ton coeur et le mien?