Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore:

—Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah! cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas?

—Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère qu'elles s'adressaient!

—Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la fin de notre sacrifice!

En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une cariatide.

Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour endormir son enfant malade.

Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois.

Voici ce qu'il disait:

Elle était jeune, elle était belle;
Nulle ne l'égalait dans les bois,
Quand plus indomptable que le puma,
Son arc à la main, son carquois sur les épaules,
Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes,
Sous son pied plus léger que le pied de la biche,
Elle dort maintenant sous les hautes herbes,
Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père?
Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère,
Et cet autre compagnon fidèle de son enfance,
Son frère naguère sa seule tendresse?
Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes?

Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille.
Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux,
Mais ne fût-il ni grand, ni généreux,
Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime,
Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.