—Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.

Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants l'air frais qui venait frapper son visage.

—Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez, je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous éclairer!

Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté, Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement, hélas! le désespoir.

Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi, suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo, aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles. I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement, exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin, revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter.

Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez leur mère.

Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés tous les objets qui composent une layette de nouveau-né.

En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles.

Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes, sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux devant elle.

—Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse. Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre existence au culte du Seigneur.