L'infirmière qui avait tout entendu lui dit:

«Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous seriez bien désillusionnée aujourd'hui.

—L'opinion des créatures! ah! heureusement le bon Dieu m'a toujours fait la grâce d'y être absolument indifférente. Ecoutez une petite histoire qui a achevé de me montrer ce qu'elle vaut:

«Quelques jours après ma prise d'habit, j'allais chez notre Mère. Une sœur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: «Ma Mère, vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur! A-t-elle bonne mine! J'espère qu'elle suivra longtemps la règle!» J'étais toute contente du compliment, quand une autre sœur du voile blanc, arrivant à son tour, dit: «Mais, ma pauvre petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, que vous avez l'air fatigué! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela continue vous ne suivrez pas longtemps la règle!...» Je n'avais pourtant que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une expérience telle, que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des créatures.

—On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert?»

Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge éclatant:

«Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on le croirait plein d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise; et c'était de l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.

—Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas?

—Oui, mais je l'ai tant désiré!»

«Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que peut-être vous souffrirez davantage encore», lui disaient ses novices.