—Oh! ne vous affligez pas pour moi, j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce. D'ailleurs, vous avez bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir, c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je ne vois que le moment présent, j'oublie le passé et je me garde bien d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on désespère, c'est parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi: souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors que je suis Je plus délaissée!
—Comment faites-vous pour ne pas vous décourager dans ces délaissements?
—Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les remercie quand même; je croîs qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon cœur: «Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui[143]!» Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant j'y suis, le Seigneur m'a prise et m'a posée là!»
«Mon cœur est plein de la volonté de Jésus, disait-elle encore; aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la surface d'une eau limpide. Ah! si mon âme n'était pas remplie d'avance, s'il fallait qu'elle le fût par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme; aussi je reste toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler.»
Pourtant son âme était enveloppée d'épaisses ténèbres: ses tentations contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, étaient là pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort prochaine.
«Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est impossible de comprendre, disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de quitter bientôt cette terre.»
Le divin Maître voulait, par cette épreuve, achever de la purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas rapides, mais de voler dans sa petite voie de confiance et d'abandon. Ses paroles le prouvent à chaque instant:
«Je ne désire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; c'est ce qu'il fait que j'aime!
«Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue: il m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes, mais je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais.»
Une telle confiance devait exciter la fureur du démon qui, aux derniers moments, met en œuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de semer le désespoir dans les cœurs.