Avait-il donc entrepris un si long voyage pour le seul motif de visiter en passant les beautés pittoresques de ce pays enchanteur? Il y a si loin de la Normandie à la Suisse, surtout par les diligences, et plus souvent le bâton à la main!—Non, ce n'était pas un asile pour une nuit, pour quelques heures seulement qu'il venait solliciter en ces lieux: c'était un abri pour la nuit un peu plus longue de la vie...
«Mon bon jeune homme, lui dit alors le respectable religieux, vos études de latin sont-elles terminées?» Et sur la réponse négative de Louis:
«Je le regrette, mon enfant, car c'est une condition essentielle pour être admis parmi nos frères; mais ne vous découragez pas, retournez dans votre pays, travaillez avec ardeur, et nous vous recevrons ensuite à bras ouverts.»
Notre voyageur reprit donc, un peu désenchanté, le chemin de sa patrie: ce jour-là, ne l'eût-il pas nommé plutôt le chemin de l'exil? Cependant, il ne tarda pas à sentir que le monastère antique du Grand Saint-Bernard devait être seulement pour sa vie entière, un doux et lointain souvenir; que, sur lui, le Seigneur avait d'autres desseins, également miséricordieux, également ineffables.
D'un autre côté, dans la même ville d'Alençon,—quelques années plus tard—une pieuse jeune fille, au visage agréablement empreint d'une rare énergie de caractère, Mlle Zélie Guérin, se présentait, accompagnée de sa mère, à l'Hôtel-Dieu des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Elle voulait, depuis longtemps déjà, solliciter son admission dans cet asile de charité; mais dès la première entrevue, la Mère Supérieure, guidée par l'Esprit-Saint, lui répondit sans hésiter que telle n'était pas la volonté de Dieu. Zélie rentra donc sous le toit paternel, dans la douce compagnie de ses chers parents, de sa sœur aînée[6] et de son jeune frère, dont il sera plus d'une fois question dans le cours de ce récit.
Or, depuis sa démarche infructueuse, la jeune fille faisait bien souvent dans son cœur cette naïve prière: «Mon Dieu, puisque je ne suis pas digne d'être votre épouse comme ma sœur chérie, j'entrerai dans l'état du mariage pour accomplir votre volonté sainte. Alors, je vous en prie, donnez-moi beaucoup d'enfants, et qu'ils vous soient tous consacrés.»
Dans sa miséricordieuse bonté, le Seigneur réservait à cette âme d'élite le vertueux jeune homme dont nous avons parlé; et, par un concours de circonstances vraiment providentielles, le 12 juillet 1858, se célébraient, dans l'église Notre-Dame d'Alençon, leurs noces bénies.
Le soir même de cet heureux jour,—une lettre intime nous l'a révélé—Louis confia à sa jeune compagne son désir de la regarder toujours comme une sœur bien-aimée. Mais, après de longs mois, partageant le rêve de son épouse, il désira comme elle voir leur union porter des fruits nombreux, afin de les offrir au Seigneur. Il put redire alors l'admirable prière du chaste Tobie: «Vous le savez, mon Dieu, si je prends une épouse sur la terre, c'est par le seul désir d'une postérité dans laquelle soit béni votre nom dans les siècles des siècles.»
Sa condescendance plut au Seigneur. De ce parterre choisi germèrent neuf blanches fleurs, dont quatre, dès le bas âge, allèrent s'ouvrir dans les jardins célestes, tandis que les cinq autres s'épanouirent plus tard, soit dans l'Ordre du Carmel, soit dans celui de la Visitation. Ainsi se réalisa le vœu de leur pieuse mère.
Toutes furent, dès le berceau, consacrées à la Reine des lis, la Vierge Immaculée. Nous donnons ici leurs noms, faisant remarquer le neuvième et dernier comme privilégié entre tous, ainsi que, dans les chœurs des Anges, on distingue au neuvième celui des séraphins.