Ce jour-là encore, le soleil n'osa pas briller; et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah! c'était fini! Mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux, puisque le but venait d'en être manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En effet, malgré tous les obstacles, ce que le bon Dieu a voulu s'est accompli: il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volonté à lui.

Depuis quelque temps, je m'étais offerte à l'Enfant-Jésus pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin, ou bien presser sur son cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, je voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins.

Il venait d'exaucer ma prière! A Rome, Jésus perça son petit jouet... il voulait voir sans doute ce qu'il y avait dedans... et puis, content de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle et s'endormit. Que fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle abandonnée?—Jésus rêva qu'il s'amusait encore; qu'il la prenait, la laissait tour à tour; qu'il l'envoyait bien loin rouler et finalement la pressait sur son Cœur, sans plus jamais permettre qu'elle s'éloignât de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant par terre! Cependant elle ne cessait d'espérer contre toute espérance.

Quelques jours après le 20 novembre, mon père étant allé rendre visite au vénéré Frère Siméon,—directeur et fondateur du Collège Saint-Joseph—rencontra dans l'établissement M. l'abbé Révérony, et lui reprocha aimablement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise; puis il raconta l'histoire au Cher Frère Siméon. Le bon vieillard écouta ce récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion: «On ne voit pas cela en Italie!»

Au lendemain de la mémorable journée de l'audience, il nous fallut partir pour Naples et Pompéi. Le Vésuve, en notre honneur, fit entendre de nombreux coups de canon, laissant échapper de son cratère une épaisse colonne de fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes! Elles montrent la puissance de Dieu qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en cendres[53]. J'aurais désiré me promener seule au milieu des ruines, méditant sur la fragilité des choses humaines; mais il ne fallut pas songer à cette solitude.

A Naples, nous fîmes une magnifique promenade au monastère de San Martino, situé sur une haute colline dominant la ville entière. Mais, au retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n'attribue qu'à la protection de nos anges gardiens d'être arrivés sains et saufs à notre splendide hôtel. Ce mot splendide n'est pas de trop; pendant tout le cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des hôtels princiers. Jamais je n'avais été entourée de tant de luxe. C'est bien le cas de le dire: la richesse ne fait pas le bonheur. Je me serais trouvée plus heureuse mille fois sous un toit de chaume, avec l'espérance du Carmel, qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie, avec l'amertume dans le cœur.

Ah! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle réside au plus intime de l'âme. On peut aussi bien la posséder au fond d'une obscure prison que dans un palais royal. Ainsi je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures, que dans le monde où rien ne me manquait, surtout les douceurs du foyer paternel.

Bien que mon âme fût plongée dans la tristesse, au dehors j'étais la même; car je croyais cachée ma demande au Saint-Père. Bientôt je pus me convaincre du contraire. Restée seule un jour dans le wagon avec ma sœur, tandis que les pèlerins descendaient au buffet, je vis Mgr Legoux se présenter à la portière. Après m'avoir bien regardée, il me dit en souriant: «Eh bien, comment va notre petite carmélite?» Je compris alors que tout le pèlerinage connaissait mon secret; d'ailleurs je m'en aperçus à certains regards sympathiques, mais heureusement personne ne m'en parla.

A Assise il m'arriva une petite aventure. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de saint François et de sainte Claire, j'égarai dans le monastère la boucle de ma ceinture. Le temps de la chercher et de l'ajuster au ruban me fit perdre l'heure du départ. Lorsque je me présentai à la porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception d'une seule: celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait-il courir après les voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train, ou demander une place dans la calèche de M. Révérony? Je me décidai à ce parti le plus sage.