Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui-même; car sa voiture était absolument au complet. Mais un de ces messieurs se hâta de descendre et, me faisant monter à sa place, alla s'asseoir modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège! J'étais loin de me sentir à l'aise, entourée de tous ces grands personnages, juste vis-à-vis du plus redoutable! Il fut cependant très aimable pour moi, interrompant de temps à autre la conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour réaliser mon désir d'entrer à quinze ans.
Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empêcher de souffrir. J'avais perdu confiance en la créature, et ne pouvais plus m'appuyer que sur Dieu seul.
Cependant ma tristesse ne m'empêcha pas de prendre un vif intérêt aux saints lieux que nous visitions. A Florence, je fus heureuse de contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des Carmélites. Tous les pèlerins voulaient faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour passer dans les trous de la grille. Ainsi je me vis chargée de ce noble office qui dura longtemps et me rendit bien fière.
Ce n'était pas la première fois que j'obtenais des privilèges. A Rome, dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem, nous vénérâmes plusieurs fragments de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés. Afin de les considérer à mon aise, je fis en sorte de rester la dernière; et comme le religieux chargé de ces précieux trésors s'apprêtait à les remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me répondit affirmativement, paraissant douter que j'y réussisse; je passai alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pus toucher ainsi au clou précieux qui fut baigné du sang de Jésus. On le voit, j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens.
Après avoir passé par Pise et Gênes, nous revînmes en France sur un parcours des plus splendides. Tantôt nous longions la mer; et, par suite d'une tempête, le chemin de fer, un jour, s'en trouva si près, que les vagues semblaient arriver jusqu'à nous. Plus loin, nous traversions des plaines couvertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir, les nombreux ports de mer s'éclairaient de lumières éclatantes, tandis qu'au firmament d'azur scintillaient les premières étoiles. Ce féerique tableau, c'était sans regret que je le voyais s'évanouir; mon cœur aspirait à d'autres merveilles!
Cependant, mon père me proposait encore un voyage à Jérusalem; mais, malgré l'attrait naturel qui me portait à visiter les lieux sanctifiés par le passage de Notre-Seigneur, j'étais lasse des pèlerinages de la terre, je ne désirais plus que les beautés du ciel; et, pour les donner aux âmes, je voulais au plus tôt devenir prisonnière.
Hélas! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison bénie, je le sentais, il me fallait encore lutter et souffrir; toutefois ma confiance ne diminuait pas, et j'espérais entrer le 25 décembre, jour de Noël.
A peine de retour à Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue! Vous vous en souvenez, ma Mère! Je m'abandonnai complètement à vous, ayant de mon côté épuisé toutes les ressources. Vous me dîtes d'écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse: j'obéis aussitôt. La lettre jetée à la poste, je croyais recevoir sans aucun retard la permission de m'envoler. Chaque jour, hélas! nouvelle déception! La belle fête de Noël arriva, et Jésus dormait encore. Il laissa par terre sa petite balle sans même jeter sur elle un regard!
Cette épreuve fut bien grande; mais Celui dont le Cœur veille toujours m'enseigna que, pour une âme dont la foi égale seulement un petit grain de sénevé, il accorde des miracles, dans le but d'affermir cette foi si petite; mais que, pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fit pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi. Ne laissa-t-il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie lui eussent envoyé dire qu'il était malade? Aux noces de Cana, la sainte Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le maître de la maison, ne lui répondit-il pas que son heure n'était point venue? Mais après l'épreuve, quelle récompense! L'eau se change en vin, Lazare ressuscite... Ainsi le Bien-Aimé agit-il avec sa petite Thérèse: après l'avoir longtemps éprouvée, il combla tous ses désirs.
Pour mes étrennes du 1er janvier 1888, Jésus me fit encore présent de sa croix. Vous me dîtes, ma Mère vénérée, que vous aviez en main la réponse de Monseigneur depuis le 28 décembre, fête des saints Innocents; que cette réponse autorisait mon entrée immédiate, cependant que vous étiez décidée à ne m'ouvrir qu'après le carême! Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d'un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout spécial: je voyais mes liens rompus du côté du monde, et maintenant l'Arche sainte à son tour refusait de recueillir la pauvre petite colombe!