Sortant de l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu ; il attire mon âme avec douceur, et il dit quelquefois : Tu es moi, et je suis toi.
Je vois ses yeux ; je vois sa face miséricordieuse ; il embrasse mon âme, il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré. Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie, elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule nuit et jour.
La louange chante en moi, et je dis : « Gloire à vous, Seigneur ! votre croix est en mon lit ; j’ai pour oreiller la pauvreté ; j’étends et repose mes membres dans la douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né, qu’il a vécu, qu’il est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur et du mépris, qu’il l’a choisie pour son Fils, et le Fils s’est couché dans ce lit, et il s’est accordé avec le Père dans cet amour. C’est dans ce lit que je me suis reposée et que je me repose ; j’espère y mourir et être sauvée par lui. O Jésus ! la joie que j’attends de ces pieds et de ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au lieu de revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je le quitte, le monde et tout ce que je rencontre augmente ma faim et ma soif. La longueur de l’attente fait de mon désir une peine mortelle. Dans ces visions et consolations, très souvent mon âme est ravie et enchantée par le Dieu très doux à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen. »
VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE
L’INEFFABLE
Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode inconnu. Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand et plus élevé. Je recevais des biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et de ces biens coulaient des joies, des délices, des délectations inénarrables, au-dessus de mes habitudes, et supérieures à mon expérience.
Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque. La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. Si je parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. Je suis arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du Christ que j’ai tant aimée autrefois ; adieu, contemplation profonde de la profondeur, de la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à son Fils, pour lui tenir compagnie ; adieu, pauvreté, souffrances, abjection, qui fûtes la Vie du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon repos sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai vu la face du Seigneur ; adieu, mon antique joie.
Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi les oublis d’un si profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est fait ; je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses, et que je ne les ai plus.
Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme, Dieu fait d’abord mon opération, puis il se manifeste, et au moment où il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes, accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière.
Or, il se présente de deux manières.
Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de l’âme : je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action, dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans toute beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans cette vérité, ma joie n’est pas plus immense à contempler Dieu dans une vertu que dans un crime, dans un ange que dans un démon ; le mode de présence est devenu l’habitude de mon âme. Cette présence est une illustration pleine de grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est inaccessible au choc des choses ! Elle apporte les joies divines ; le sentiment profond du Dieu qui est là souffle l’humilité et la confusion ; on se souvient qu’on est pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la sagesse et la gravité.