Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la joie qu’il apporte n’est pas la même joie.
Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là, dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit, l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. Dans la vie éternelle, les élus sont traités différemment ; les uns ont plus, les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il me semble qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que reçoivent les saints dans la vie éternelle sont des délectations de l’âme par lesquelles Dieu augmente sa capacité pour le saisir et pour le tenir. Oh ! quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa face, il dilate l’âme et verse dans cette capacité subitement agrandie des joies et des richesses inconnues ; et cela se passe dans un abîme dont je n’ai pas encore parlé ; celui-ci est plus profond. L’âme est arrachée à toute ténèbre : la connaissance de Dieu dépasse les possibilités prévues par l’intelligence ; et telle est cette lumière, et telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur ignore ; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est impossible de rien dire ; pas un mot dont le son donne une idée de la chose ; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse s’aventurer là. Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines inférieurs. Pas un mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme.
L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde entier, trop faible pour la comprendre, est surpassé par la profondeur ; l’intelligence est trop courte.
Mais s’il s’agit des opérations absolument ineffables qui sont et se font dans l’âme, dans l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu, il n’y a plus même à balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets divins. Je comprends alors pourquoi l’Ecriture est facile et difficile ; pourquoi elle paraît se contredire ; par où l’homme échappe au salut qui vient d’elle ; comment elle condamne, comment elle sauve Je sais ces choses, et je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec assurance. Maie s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine ; et ce que j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations spirituelles, si toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont été senties depuis le commencement du monde ; allions plus loin, disons autre chose, que dirais-je bien ? Si tous les saints, qui ont vécu avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu manifesté ; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les yeux, je dirais : Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux ; mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle revient souvent, elle opère avec sa puissance.
Quant à l’autre mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais parlé d’abord, je l’ai presque continuellement.
Les joies et les tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point et dans une faible mesure, m’affecter intérieurement ; mais j’ai dans l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni vertu, ni quoi que ce soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du souverain bien.
Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais je blasphème au lieu de parler, parce que les expressions me manquent), cette manifestation de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends et possède toute vérité, toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, et je la possède avec une telle certitude, une telle évidence que si le monde entier se levait pour me contredire, au lieu d’être troublée, je rirais.
C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois aussi comment il a agrandi ma capacité de le connaître, depuis les jours d’autrefois, depuis les jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit les délices de mes années d’apprentissage. A présent je me vois seule avec Dieu, toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute certaine, toute céleste en lui ; et quand je suis dans cet état, j’oublie les mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit « O fille de la divine sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices ; ô fille de la paix, en toi repose la Trinité ; en toi est toute vérité ; tu me tiens, et je te tiens. »
Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense capacité, pleine d’intelligence et de délices, pour sentir comment Dieu vient dans le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or, quand je redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout péché, tout obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et tout erreur ; mais je suis tranquille ; car l’onction divine me demeure fidèle pour toujours, l’onction la plus élevée que je me souvienne d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même qui m’embarque sur cet océan ; non, je suis conduite par le Seigneur, conduite et enlevée. Je ne suis pas même capable de désirer cette béatitude ; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude ! ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien n’approche de votre gloire ! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement varié et nouveau à jamais.
Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me donna l’éblouissement de gloire, et, pendant l’acte intérieur, mon âme eut la représentation d’elle-même, et elle se vit. O altitude ! ô majesté ! Ni sur terre, ni au ciel, je n’aurais pu ni croire, ni soupçonner, ni inventer une telle gloire. Et mon âme, trop étroite pour elle-même, ne put s’embrasser ni se comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de l’incirconscrit ?