Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie ; car mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance ; c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir.
QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
DOUZE ANS
Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée ; je le vis sous forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la domination. Que tenait-il donc dans sa main ? Il m’est impossible de le dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre élevait l’hostie ; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai debout ; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute.
Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier, comme à mon ordinaire : Au secours ! Je ne dis rien, ni de bon, ni de mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire.
QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE
SPLENDEUR
Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au Seigneur, et je lui demandai : « Vous êtes dans le saint Sacrement ; mais, Seigneur, où sont vos fidèles ? » Mais lui, m’ouvrant l’intelligence, répondit, et me dit : « Là où je suis, là ils sont avec moi. » J’ouvris les yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi ; et parmi les fidèles je me distinguai clairement ; mais cet être que nous avions là n’était pas en dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même partout où il est ; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects. Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle à côté de lui ! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore. Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle ! Cette splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions ressemblent à des créations nouvelles ; c’est la joie qui les opère. Ces joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles ; mais chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle.
QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE
Ce jour-là je n’étais pas en prière : je venais de manger et je me reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur un tel trône et dans une telle majesté ? Ce sentiment m’inonda d’une joie ineffable. Cette gloire était possible à une femme : cela est, et je l’ai vu. Elle était debout, priant pour le genre humain ; l’aptitude qui vient de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette prière ; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle avait subis, de la croix qu’elle avait portée ; les tortures et les ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce qu’il y eut de merveilleux : le sentiment des tourments inouïs dont j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous ; ce sentiment, au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine : car j’attendis en vain. La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux.
Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler ; j’étais renversée, prosternée, surmontée.
Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais ; mais il ne fallait pas nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument insupportable.