J’étais là, absorbée dans ma douleur ; autour du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un avec un immense amour ; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.
L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta ; pour les uns elle était plus complète, moins complète pour les autres. Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de Dieu ; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres ; quelques-uns d’entre eux avaient les joues colorées ; il y a certaines figures que je vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que j’indiquais tout à l’heure ; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il disait : « O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur : prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs ; car je vous ai choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour mettre au jour ma lumière cachée et méprisée. »
Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour resplendir sur sa face et dans ses yeux ; quant à l’amour qui pénétra tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6].
[6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note.
« Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses forces, ce qu’il faut pour s’unir. »
QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LES DEGRÉS
Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai parlé plus haut.
Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose : c’était le sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et de leurs âmes.
[7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure ; ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable pour être honorée autrement que par le silence.
(Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle.)