Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne : « Cherchons-le, il faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ. » Et j’ajoutai : « Allons à l’hôpital ; c’est peut-être là que nous le trouverons parmi les pauvres et les misérables. » Nous prîmes avec nous toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas des pauvres. Elle fit mille difficultés ; cependant, vaincue par notre grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes, nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché.
Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me semblait la cause de mon malheur ; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de les exprimer par la parole.
Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu. Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse que j’aurais mérité de l’être.
Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement.
Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles :
« O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu se repose en toi ; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où il se repose si profondément. »
Et mon âme cria :
« Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me sens abandonnée ? »
Il répondit :