Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir parfaitement. Elle est tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle, dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme veut parfaitement les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit : « C’est moi, ne crains pas. » L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu nous a aimés ; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et lui tient compagnie.
Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit quelquefois le don de le voir ; elle le perçoit au fond d’elle, sans forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination font défaut.
Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni imaginée ; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu a d’autres signes, et je vais en citer deux.
Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude que vraiment le Seigneur est là : car il n’y a ni saint ni ange qui puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables, ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute ; je manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais et s’il voulait.
Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du Dieu tout-puissant, la voici : c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable ; indicible est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode. Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout entière en lui ; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme, quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve. Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle. Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité ? L’âme n’a plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée en douceur.
Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets ; ils les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. « Quelquefois, dit ma compagne, je deviens éclatante et resplendissante ; mes yeux brillent comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours. J’en ai d’autres qui dureront éternellement : l’éternité ne les changera pas ; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces joies me défend contre le trouble. » Enfin tant de signes peuvent donner à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les énumérer tous.
CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’HOSPITALITÉ
Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu. Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu pour son hôte.
Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles ; car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié.
Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient ; il n’oserait plus parler, il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de l’intelligence et de toute chose ; il est trop au-dessus du domaine des paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple « Allez-vous-en, car je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant. » Quant à moi, je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur disent :