« Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez ; et maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des choses de Dieu. »
Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation divine de l’âme, se soumettent et lui disent :
« Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps ; mais toi qui possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas te faire mon esclave : tu ne devais pas te priver et me priver des biens immenses que j’ignorais. » Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité de la raison ; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance.
CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LES ILLUSIONS
Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre ; cet amour a, dans une certaine mesure, l’esprit du monde.
Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le monde voit et approuve, semble brûler d’amour ; il a certaines larmes, certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se passent dans le corps ; cet amour ne pénètre pas dans le cœur ; cette douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit l’amertume. J’ai fait ces expériences ; je manquais alors de discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la vérité.
Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part propre, qui est le néant et la mort : elle se présente avec sa mort, avec sa pourriture ; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou tout bien qui revienne à elle-même ; elle a une telle conscience de ses vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant les saints à son secours ; car du fond de son abîme elle n’ose parler à Dieu : elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume, engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait d’expérience.
Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes intérieures.
Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle, éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est.
Voici encore une cause d’erreur.