Quand l’amour de l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand il est né de cette contemplation, alors il sait monter vers l’Essence d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre vers les créatures, respectant toutes les harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant le mouvement régulateur que fait l’Essence pour s’incliner. Dès lors il ne peut plus passer la mesure, et tout amour devient suspect à l’âme, s’il n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme qui a vu l’être de Dieu possède au degré suffisant l’amour de correspondance, elle devient forte jusqu’à l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un autre genre ni les ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision ineffable, une réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et suffit pour purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise.

Quant à la vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans l’âme, parce qu’elle porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme un amour de même nature. Totalement absorbée par la vision, l’âme ne sait comment répondre à Celui qui vient en elle. Mais cet amour illustre fait ses opérations.

Remarquez ceci : Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait et se recueillait dans un immense désir pour approfondir son union. Mais ensuite c’est l’amour incréé qui agit dans l’âme ; c’est lui qui la pousse à se retirer de toute créature, pour augmenter l’union intime. C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les opérations de l’amour. Or le principe des opérations de cet amour est l’illumination et le don d’un désir nouveau.

C’est un certain amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se donner. Or l’amour incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains. Sans lui, nous sommes capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La véritable humilité consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du bien ; quiconque à cette vue possède l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. Il pousse à suivre réellement la voie de la croix. Cet amour offre la croix à l’âme ; c’est une pénitence, longue, grave, austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre toujours de l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre en toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine ; au lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve pas.

Et quand l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de ce qu’il faut, aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits de pénitence dans l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre qu’il est un serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux parts : en Dieu tout amour, en lui toute haine, et cette vue l’introduira dans une pénitence à laquelle il ne voudra pas que le corps reste étranger. Que la pénitence soit légère, ou non, c’est l’amour incréé qui la fait, et il la diversifie immensément suivant les besoins de chaque âme. Que la pénitence et la pensée de la pénitence ne soit jamais un poids pour vous ; car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre volonté et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple.

Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce repos immense, et, ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui vers de plus grandes entreprises ; car leur flamme est renouvelée.

Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à eux-mêmes, deviennent des idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres.

Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur idole, leur science devient leur idole ; ils changent en idole jusqu’à leur prudence, qui leur était donnée pour discerner. Car tout bien vient de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint jamais au fond de lui-même.

Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen !

SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LES VOIES DE L’AMOUR