—Si le pape meurt, on ne peut plus savoir. Si par hasard mon curé ne se trouve pas en faveur auprès du successeur, nous resterons tous les deux ce que nous sommes, pour bien des années encore.

Signora Concenza se mit à regarder son fils, la mine soucieuse. Elle vit son front plein de rides, ses cheveux qui grisonnaient déjà. Il avait l'air fatigué, miné par les soucis. Il était vraiment indispensable qu'il eût ce poste près de la cathédrale aussitôt que possible.

—Cette nuit j'irai à l'église prier pour le pape, se dit-elle. Il ne faut pas qu'il meure.

Après dîner elle surmonta courageusement sa fatigue et descendit dans la rue. La foule des passants était énorme. Beaucoup ne s'y trouvaient que par curiosité, voulant être des premiers à apprendre la nouvelle du décès, mais beaucoup d'autres étaient vraiment désolés et allaient d'église en église pour prier.

Aussitôt que signora Concenza se trouva dans la rue, elle rencontra une de ses filles, mariée à un lithographe.

—Ah! que tu fais bien d'aller prier pour lui! s'écria la fille. Tu ne peux t'imaginer quel malheur ce serait s'il mourait. Mon Fabiano était sur le point de se suicider en apprenant que le pape était tombé malade.

Elle raconta que son mari, le lithographe, venait de faire exécuter une centaine de milliers d'images du pape. Si maintenant celui-ci mourait, il n'en vendrait pas la moitié, pas même le quart. Il serait ruiné. Toute leur fortune était en jeu.

Elle continua sa course dans l'espoir de recueillir quelque nouvelle capable de consoler son pauvre mari qui, n'osant plus sortir, s'enfermait chez lui à ruminer sur le désastre. Mais sa mère resta là immobile, se murmurant tout bas: «Il ne faut pas qu'il meure. Il ne faut vraiment pas qu'il meure.»

Elle entra dans la première église qu'elle vit. Une fois entrée, elle s'agenouilla afin de prier pour la vie du pape.

En se levant pour partir, elle vint à fixer son regard sur un petit ex-voto suspendu au mur juste au-dessus de sa tête. Il représentait la Mort, soulevant une horrible épée à deux tranchants pour abattre une jeune fille, tandis que la vieille mère de celle-ci essayait en vain de s'interposer pour recevoir le coup à la place de l'enfant. Elle resta longtemps en contemplation devant le tableau. «Madame la Mort est une comptable scrupuleuse, dit-elle. On n'a jamais entendu dire qu'elle acceptât d'échanger une jeune personne contre une vieille. Peut-être serait-elle moins intraitable si l'on lui proposait d'échanger une vieille contre une jeune.»