Elle se rappela les paroles de son fils, disant qu'il voudrait mourir à la place du pape, et un frisson la fit tressaillir. Pensez, si la Mort le prenait au mot!

—Non, non, madame la Mort, chuchota-t-elle. Il ne faut pas le croire. Vous comprenez bien qu'il n'était pas sérieux. Il aime bien vivre. Il ne voudrait pas quitter sa vieille mère qui l'adore.

Pour la première fois, l'idée lui traversa l'esprit que si quelqu'un devait se sacrifier pour le pape, il valait bien mieux que ce fût elle qui était déjà vieille et qui avait vécu sa vie.

En quittant l'église, elle lia conversation avec quelques bonnes sœurs d'aspect très vénérable, qui se disaient originaires de la partie nord du pays. Elles étaient venues à Rome pour obtenir un petit secours de la caisse pontificale.

—Nous sommes vraiment dans le plus grand besoin, disaient-elles à la vieille Concenza. Figurez-vous que notre couvent était si vieux et si décrépit, que la tempête violente de l'hiver passé l'a renversé complètement! Quel malheur que le pape soit malade! Nous ne pouvons pas lui apprendre nos peines. S'il venait à mourir, nous serions obligées de rentrer sans avoir rien obtenu. Qui saurait dire si son successeur sera homme à s'occuper de quelques pauvres sœurs?

On aurait dit que tout le monde avait les mêmes préoccupations. Il était très facile de lier conversation avec n'importe qui. Chacun était heureux de pouvoir donner libre cours à ses appréhensions. Tous ceux dont signora Concenza s'approchait, lui firent savoir que la mort du pape serait pour eux un vrai désastre.

Et la vieille femme se répéta à elle-même:

—Oui, c'est vrai. Mon fils a raison. Il ne faut pas que le pape meure.

Au milieu d'un groupe de gens, une infirmière parlait très haut. Elle était tellement émue que les larmes lui coulaient sur les joues. Elle raconta qu'il y a cinq ans, elle avait reçu l'ordre d'aller servir dans un hôpital de lépreux, établi sur une île perdue, à l'autre bout du monde. Elle avait, naturellement, dû obéir, quoique bien à contre-cœur. Elle avait ressenti une peur atroce de cette mission. Mais, avant de partir, elle avait été reçue par le pape qui lui avait donné une bénédiction spéciale, et il lui avait promis formellement de la recevoir une seconde fois, si elle revenait vivante. Et c'était cela qui l'avait fait vivre les cinq années qu'elle avait été absente, rien que l'espoir de revoir le Saint-Père encore une fois dans sa vie. Cela l'avait aidée à traverser toutes les atrocités de là-bas. Et à présent qu'enfin elle avait pu rentrer, elle avait été accueillie par la nouvelle disant que le pape était mourant. Elle n'était même pas admise à le voir de loin.

Elle était tout à fait désespérée, et la vieille Concenza fut tout émue.