Concenza restait toujours immobile à la porte. Ses derniers pauvres sous, elle les avait dépensés pour procurer quelques bons morceaux à son fils. Elle entendit encore que des gens qui n'avaient pas l'air d'être plus riches qu'elle, achetaient des cierges et des cœurs d'argent. Elle retourna la poche de sa jupe. Elle n'arriva même pas à réunir la somme qu'il fallait pour cela.

Elle demeura dans l'expectative si longtemps qu'enfin elle était la seule personne étrangère dans la sacristie. Les prêtres qui s'y trouvaient commencèrent à la regarder d'un œil étonné. Alors elle fit quelques pas en avant. Pour commencer elle eut l'air peu sûre d'elle et même un peu gênée, mais les premiers pas franchis, elle s'en fut d'un pied léger et prompt devant le comptoir.

—Mon père, dit-elle au prêtre, écrivez que Concenza Zamponi qui a eu soixante ans l'année passée à la Saint-Jean, donne les années qui lui restent à vivre, au Saint-Père, pour allonger le fil de ses jours.

Le prêtre avait déjà commencé à écrire. Il était certainement très fatigué d'avoir tenu ce registre toute la nuit et il ne faisait pas attention à ce qu'il notait. Mais maintenant il s'arrêta net au milieu de la phrase et jeta un regard plein d'interrogation sur signora Concenza. Elle rencontra son regard avec un calme parfait.

—Je suis forte et en bonne santé, fit-elle. J'aurais bien atteint les soixante-dix. C'est au moins dix années que je donne au Saint-Père.

Le prêtre, voyant son zèle et sa ferveur, ne fit pas d'objections:

—C'est une pauvre femme, se dit-il. Elle n'a pas autre chose à donner.

—C'est écrit, ma fille, dit-il.

À l'heure tardive où enfin la vieille Concenza quitta l'église, toute circulation avait cessé et la rue était complètement déserte. Elle se trouvait dans une partie reculée de la ville où les becs de gaz étaient si clairsemés qu'ils n'arrivaient que bien imparfaitement à dissiper l'obscurité. Elle se mit à marcher rapidement. Elle sentit son âme en fête, toute convaincue qu'elle était d'avoir accompli une action qui ferait bien des heureux.

En avançant dans la rue, elle eut tout d'un coup l'impression qu'un être vivant planait au-dessus de sa tête.