Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien. Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez. Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait leur ricanement.

Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure, il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle prestance.

Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas. Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait, et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était, mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter d'une place à l'arrière de la voiture.

En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.

—Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place? demanda-t-il.

Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle avait été en place.

—Chez qui? demanda Gudmund très vite.

Il lui sembla que la réponse tardait à venir.

—À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la voix, comme si elle eût préféré ne pas être entendue.

Mais Gudmund l'entendit bien.