Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.

—Il faut bien que je reparte alors, dit-il.

—Vous ne voulez pas entrer un moment?

—Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne convient pas que je m'attarde en route.

À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.

C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même. Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était destiné.

Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver, à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied. Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.

La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.

Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte. C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles blanches de la forêt.

Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.