—Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.—Ce n'est pas certain qu'elle veuille s'en séparer.—Elle sera bien obligée de ne pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut pas. Elle m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.
À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus qui l'empêchaient de prendre une décision.
Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne doutait pas un seul instant.
C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:
—Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien la voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.
—Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à elle, dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez contente d'elle, continua-t-il.
—Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.
Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant. Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le temps d'y aller.
Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha, les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar. Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.
—C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver sans lui parler.