De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.

Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main. Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir, mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans doute qu'elle devait périr.

Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable, dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si c'était son enfant à elle.

Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux elle comprenait cela, plus elle pleurait.

Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.

Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme. Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien obligé de transmettre le message maternel.

—Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi n'entres-tu pas?

—Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient quand elle parlait. Je n'oserais pas!

—De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni par l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur de tes parents?

—Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.