C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour. Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa maison en vraie paysanne.

Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans l'avenir, une telle maîtresse.

Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait prononcé ces paroles.

Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec Gudmund.

Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.

Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur Gudmund qui allait avoir une femme pareille.

—Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera un vrai plaisir de servir une telle maîtresse.

Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative. Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.

—Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.

—Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et vous tous, du reste, avez été bons pour moi.