À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une lueur froide.
—C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.
Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.
—Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement.
Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent. Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors, avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette peine!» se disait Gudmund, en passant.
Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables, d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il en remontant dans sa charrette.
Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.
Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage, mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de l'honneur et de l'influence.
Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son grand jour qui lui tournait le dos.
Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder. Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea préférable de se taire.