Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.

—Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi maintenant, si tu oses.

Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark en personne.

Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle était, il lui parla doucement.

—Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du couvent et du jardin.

Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.

Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent chercher du secours.

Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre, ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.

En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du renfort.

Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.