Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant d'autres elle secouait la tête.
L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui plaisait.
La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:
—Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli, mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je connais.
L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.
Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à sa place la femme du brigand.
—Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage, estimes peu son œuvre.
—Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que, s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme de l'ivraie.
Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.
—Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans un jardin.