La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement soupçonnée de mensonge, et s'écria:

—Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les cueillir.

Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les récompenserait du mieux qu'il pourrait.

La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant sur la crainte, elle acquiesça.

—Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.

L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre à la caverne des brigands.

Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.

—Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut dans la forêt.

L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine. Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa forêt.

L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa parure de Noël.