De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs: en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de bourgeons.

À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.

Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité, que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre. Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant. Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.

L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière, chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le bec.

Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie. Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux, gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de saule dont il frappa le museau de l'ours.

—Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à moi!

L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.

Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc. Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.

Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:

—Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus magnifique la prochaine vague.