Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent, les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.
L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude, se resserrer dans une douleur insurmontable.
—Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges du ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.
À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se répandre sur le sol la neige blanche.
Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.
Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde, la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.
Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il avait si ardemment désirée.
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Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main, ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.
Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les feuilles, il cessa enfin sa surveillance.