Une autre corneille lui coupa la parole.
—C’est amusant de faire enrager les poules et les chattes, mais il est plus admirable qu’une corneille puisse donner du souci à un homme. J’ai une fois volé une cuiller d’argent...
Nils les interrompit tout à coup, indigné. Il en avait assez entendu.
—Taisez-vous, corneilles, s’écria-t-il, vous n’avez pas honte? J’ai vécu pendant trois semaines parmi les oies sauvages et je n’y ai vu faire et entendu dire que du bien. Vous devez avoir un mauvais chef, s’il vous permet de piller et de tuer ainsi. D’ailleurs vous feriez mieux de commencer une nouvelle vie, car je puis vous dire que les hommes, las de vos méfaits, vont essayer par tous les moyens de vous exterminer.
A ces mots, la Rafale et ses compagnons entrèrent dans une telle rage qu’ils allaient se jeter sur le gamin et le déchirer. Mais Fumle-Drumle, riant et croassant, se posa devant lui.
—Non, non, non! cria-t-il, comme épouvanté. Que dirait la Bourrasque si vous tuez Poucet avant qu’il nous ait rendu service?
—Il n’y a que toi, Fumle-Drumle, pour avoir peur des femmes, répondit la Rafale, mais il laissa pourtant Poucet tranquille.
Bientôt après les corneilles se remirent en route. Jusqu’ici il avait semblé à Nils que le Smâland n’était point le pays désert et pauvre qu’il avait entendu décrire. Il y avait certes beaucoup de forêts et de crêtes de montagnes, mais autour des rivières et des lacs s’étendaient des champs cultivés; jusqu’ici le pays n’était pas désert. Mais maintenant les villages et les maisons devenaient plus rares; bientôt il ne vit que des marais, des landes et des collines couvertes de genévriers.
Le soleil s’était couché, mais il faisait encore grand jour, lorsque les corneilles atteignirent leur grande lande. La Rafale expédia en avant une corneille pour annoncer le succès de l’entreprise, et dès que la nouvelle fut connue la Bourrasque et plusieurs centaines de corneilles volèrent au-devant de Poucet. Au milieu des croassements assourdissants que faisaient entendre les deux bandes, Fumle-Drumle glissa à Nils:
—Tu as été si gai et si courageux pendant ce voyage que je t’aime bien. Aussi te donnerai-je un conseil: dès que nous arriverons, on te priera d’exécuter un travail qui peut-être te sera facile. Mais n’aie garde de le faire!