XX
LA SAGA DE KARR ET DE POIL-GRIS
LE KOLMÂRDEN
Au nord du golfe de Brâviken, à la frontière de l’Ostrogothie et de la Sudermanie, s’élève une montagne longue de plusieurs milles et large d’un mille. Si elle était haute en proportion, ce serait une des plus belles montagnes qu’on puisse voir, mais tel n’est point le cas.
On rencontre parfois un bâtiment commencé sur une échelle si vaste que le constructeur n’a jamais pu l’achever: on voit des fondations solides, de fortes voûtes, mais point de murs ni de toits: la construction ne s’élève qu’à quelques pieds du sol. Rien ne donne mieux une idée de cette montagne frontière; on dirait les fondations d’une montagne plutôt qu’une montagne achevée. Elle surgit de la plaine en parois escarpées; partout de fières masses de rochers s’échafaudent, qui semblent destinées à supporter de hautes salles immenses. Tout est puissant et de grandiose proportion, mais cela manque de hauteur. Le constructeur s’est lassé et a abandonné son travail avant d’avoir bâti ces longues pentes, ces pointes et ces crêtes qui forment les murailles et la toiture des montagnes ordinaires.
En compensation, la grande montagne est revêtue d’arbres puissants. De tout temps les chênes et les tilleuls ont poussé dans les vallons, les bouleaux et les aulnes sur les rives des lacs, les pins sur les escarpements, et les sapins partout où il y avait une pincée d’humus. Tous ces arbres forment la grande forêt de Kolmârden, jadis si redoutée que quiconque était forcé de la traverser se recommandait à Dieu et se préparait à sa dernière heure.
Elle était un repaire merveilleux pour les animaux sauvages et les brigands qui savaient grimper, ramper, se glisser à travers les broussailles. Pour les honnêtes gens elle n’était pas attirante: sombre et sinistre, inexplorée et trompeuse, piquante et inextricable, elle avait de vieux arbres qui ressemblaient à des trolls avec leurs troncs moussus et leurs branches couvertes de longues barbes de lichens...
Les hommes jetaient des regards sombres sur la forêt qui, dans sa vigueur luxuriante, semblait narguer leur pauvreté. Ils finirent cependant par s’aviser qu’ils pourraient peut-être en tirer quelque profit. Ils se mirent à l’exploiter, à en extraire du bois, des planches et des poutres et les vendirent aux gens de la plaine qui, eux, avaient déjà abattu leurs arbres. Ils découvrirent que la forêt pouvait les nourrir aussi bien que les champs. Ils furent ainsi amenés à la regarder d’un autre œil. Ils apprirent à la soigner et à l’aimer. Ils oublièrent tout à fait leur vieille hostilité et en arrivèrent à considérer la forêt comme leur meilleure amie.
KARR
Environ douze ans avant le grand voyage de Nils Holgersson, il arriva qu’un propriétaire du Kolmârden voulut se défaire d’un de ses chiens de chasse. Il envoya chercher son garde, et lui déclara qu’il ne pouvait plus garder le chien: celui-ci ne cessait de chasser les moutons et les poules; il devait en conséquence être emmené dans la forêt et fusillé.
Le garde prit le chien en laisse et se rendit à l’endroit où l’on tuait et enfouissait les chiens hors de service. Ce n’était pas un méchant homme, mais il était plutôt content de se débarrasser du chien, car il savait que l’animal ne chassait pas seulement les moutons et les poules et s’échappait souvent dans la forêt pour attraper un lièvre ou un jeune coq des bois.