Le chien, petit et noir, avait le poitrail et les pattes de devant jaunes. Il s’appelait Karr, et était si intelligent qu’il comprenait tout ce que disaient les hommes. Lorsque le garde l’emmena à travers la forêt, il se rendit très bien compte de ce qui l’attendait. Mais il n’en laissa rien voir. Il ne penchait la tête ni ne mettait la queue entre les jambes; il paraissait aussi insoucieux que d’ordinaire. Ne traversait-on pas la forêt où il avait été l’épouvante de tous les petits animaux qui y demeurent? «On serait content partout dans la broussaille, se disait-il, si l’on savait ce qui m’attend.» Il se mit à agiter la queue et à pousser un aboiement joyeux pour qu’on ne se doutât de rien.
Mais soudain il changea d’allure: il tendit le cou et leva la tête comme pour hurler. Et au lieu de trotter à côté du garde, il resta en arrière; on voyait qu’une idée désagréable l’avait frappé.
L’été commençait à peine. Les élans venaient de mettre au monde leurs petits, et la veille au soir Karr avait réussi à séparer de sa mère, un jeune élan qui ne pouvait avoir que cinq jours, et à le chasser vers un marais. Là il l’avait poursuivi de tertre en tertre, non pour s’en emparer, mais simplement pour le plaisir de voir sa frayeur. La mère qui savait qu’à cette époque de l’année, peu de temps après le dégel du sol, le marais était sans fond et ne pouvait porter un grand animal comme elle, resta aussi longtemps que possible sur la terre ferme. Mais comme son petit s’éloignait de plus en plus, elle se risqua tout à coup dans le marais, chassa à son tour le chien, rappela son petit et retourna vers la terre. Les élans sont plus habiles que tous les autres animaux à avancer dans les marais et à éviter l’enlisement; les deux bêtes semblaient sur le point de se tirer d’affaire. Mais arrivées près de la rive, un tertre sur lequel l’élan femelle venait de poser le pied s’enfonça dans la vase et elle le suivit. Elle essaya en vain de reprendre pied et s’embourba de plus en plus. Karr regardait sans oser respirer; voyant que l’élan était perdu, il se sauva au plus vite. Il comprenait qu’une raclée terrible l’attendait si on découvrait qu’il avait causé la mort d’un élan. Il eut tellement peur qu’il n’osa s’arrêter de courir qu’à la maison.
Telle est l’aventure que Karr venait de se rappeler; aucun de ses anciens méfaits ne l’avait ainsi affligé. Il n’avait voulu de mal ni à l’élan femelle ni à son petit, mais il était cause de leur mort.
«Peut-être d’ailleurs ne sont-ils pas morts, songea-t-il tout à coup. Ils se sont peut-être sauvés.»
Il eut un désir violent de savoir. Le garde ne tenait pas la laisse très fort; Karr fit un brusque écart, la laisse tomba. Karr se sauva à travers la forêt dans la direction du marais; il était loin quand le garde voulut le mettre en joue.
Le garde courut derrière lui; il le rejoignit dans le marais, debout sur un tertre, à quelques mètres de la terre ferme, hurlant de toutes ses forces. Curieux d’apprendre ce qui se passait, il s’avança en rampant à quatre pattes sur la glace. Bientôt il découvrit un élan femelle étouffé dans la vase. Tout auprès son veau était couché. Il vivait encore, mais ne pouvait bouger tant il paraissait épuisé. Karr se penchait sur lui et tantôt hurlait pour appeler du secours, tantôt le léchait.
Le garde tira à terre le petit animal. Le chien était comme fou de bonheur. Il sautait autour du garde en jappant, et lui léchait les mains.
Le garde emporta le petit veau et l’enferma dans son étable. Il dut ensuite appeler du monde pour retirer le grand élan du marais; il ne se rappela que plus tard qu’il devait fusiller Karr. Il l’appela et se dirigea de nouveau vers la forêt. En route il sembla cependant changer d’avis, car tout à coup il rebroussa chemin et s’achemina vers le château.
Karr l’avait suivi tranquillement, mais voyant qu’on le reconduisait à la maison du maître, il s’inquiéta. Sans doute le garde avait compris que lui, Karr, était cause de la mort de l’élan, et maintenant on le fouetterait avant de le tuer.