Le printemps était en retard, comme toujours dans les montagnes; la glace couvrait encore le lac, sauf une mince bande d’eau libre le long de la terre. Les oies se précipitèrent dans l’eau pour se baigner et pour chercher de la nourriture; Nils Holgersson, qui le matin avait perdu un sabot, courut entre les aulnes et les bouleaux de la rive, cherchant quelque chose à rouler autour de son pied.

Il dut aller assez loin pour trouver ce qu’il cherchait. Enfin il aperçut un lambeau d’écorce de bouleau; il l’ajustait autour de son pied, quand il entendit derrière lui un froissement de feuilles sèches. Il se retourna et aperçut un serpent qui venait droit sur lui. Il était très long et très gros, mais Nils vit qu’il avait une tache claire sur chaque joue et resta immobile: «Ce n’est qu’une couleuvre, pensa-t-il. Elle ne saurait me faire du mal.»

Mais la couleuvre lui porta à la poitrine un coup violent qui le renversa. Nils sauta sur ses pieds et se sauva, la couleuvre le poursuivit. Le sol était pierreux et broussailleux, et le gamin n’avançait pas vite. Aussi, apercevant un roc escarpé se mit-il à l’escalader. Une fois en haut, il se retourna et vit que l’animal essayait de le suivre.

A côté du gamin, au sommet du roc, il y avait une pierre, presque ronde, grosse comme une tête d’homme, posée tout au bord de la pente, et qui semblait branlante. En voyant s’approcher la couleuvre, Nils courut derrière cette pierre et la poussa. La pierre roula droit sur la couleuvre, l’entraîna et resta sur la tête de l’animal.

«Me voilà sauvé, pensa Nils en poussant un soupir, lorsqu’il vit le serpent faire quelques mouvements brusques puis demeurer immobile. Je crois que je n’ai pas couru de pire danger pendant mon voyage.»

A peine s’était-il ressaisi, qu’il entendit un bruissement d’ailes et vit un oiseau descendre se poser près de la couleuvre. Cet oiseau avait la taille et l’allure d’une corneille, mais il avait une robe toute noire d’un éclat métallique. Le gamin se cacha prudemment dans une crevasse. Il gardait encore le souvenir très vif de son aventure avec les corneilles.

L’oiseau noir fit à longues enjambées le tour du cadavre et le poussa un peu du bec. Enfin il battit deux ou trois fois des ailes et cria d’une voix suraiguë: «C’est Sans-Défense, la couleuvre, que je trouve morte ici!» Encore une fois il en fit le tour, puis il s’arrêta et sembla réfléchir profondément en se grattant la nuque avec la patte: «Ce n’est pas possible qu’il y ait dans la forêt deux serpents de cette taille, dit-il enfin. Ce ne peut être qu’elle.»

Il sembla sur le point d’enfoncer son bec dans le corps du serpent, mais tout à coup il s’arrêta. «Ne fais pas la bête, Bataki, murmura-t-il. Comment peux-tu songer à manger la couleuvre avant d’avoir appelé ici Karr? Il ne voudra pas croire que Sans-Défense, son ennemie, soit morte s’il ne l’a de ses yeux vue.»

Nils s’efforçait de garder son sérieux, mais l’oiseau était si ridiculement solennel, allant et venant et se parlant à lui-même, que le gamin ne put s’empêcher d’éclater de rire.

L’oiseau l’entendit; d’un coup d’aile il fut sur le rocher. Nils se leva et alla au-devant de lui.