Nils s’était peu à peu approché de la rive; tout à coup les notes d’un chant lui parvinrent. Alors il se mit à courir vers la terre.
Au fond du golfe de Rättvik, un long embarcadère s’avance dans l’eau; tout au bout, se tenaient un groupe de chanteurs; leurs voix retentissaient dans la paix nocturne du lac. On eût dit que le printemps leur paraissait dormir comme les oies sauvages sur la glace du Siljan et qu’ils voulaient l’éveiller.
Ils avaient commencé par «Je connais un pays très loin dans le Nord», et ils finissaient par «En Dalécarlie demeurait, en Dalécarlie demeure encore...» Sur l’embarcadère il n’y avait point de feu, et les chanteurs ne pouvaient pas voir loin. Mais avec les notes montait devant eux et devant tous l’image de leur pays, plus lumineuse et plus douce qu’à la pleine lumière du jour. Ils semblaient vouloir fléchir le printemps! «Regarde le pays qui t’attend! Ne nous viendras-tu pas en aide? Laisseras-tu encore longtemps l’hiver opprimer un aussi beau pays?»
Tant que dura le chant, Nils Holgersson écouta; ensuite, il se remit à courir vers la terre. Un feu brûlait sur la grève même. Il s’approcha si près qu’il pouvait voir les hommes assis ou debout autour du bûcher. De nouveau il se demanda si ce n’était pas un mirage. Jamais il n’avait vu de gens ainsi vêtus. Les femmes portaient des coiffes noires et pointues comme des cornets, de courtes jaquettes de cuir blanches, des fichus à ramages autour du cou, des corsages de soie verts et des jupes noires dont le devant était orné de rayures blanches, rouges, vertes et noires. Les hommes étaient coiffés de chapeaux ronds et bas, et vêtus d’habits bleus très longs, dont les coutures étaient bordées de rouge, de culottes de cuir jaunes retenues aux genoux par des jarretières rouges ornées de boules de laine pendantes. Était-ce à cause de ces costumes? il parut à Nils que ces gens-là ne ressemblaient pas aux habitants des autres provinces; ils avaient l’air plus grands et plus nobles. Nils se rappela les anciens costumes que sa mère gardait au fond de son grand coffre et que personne en Scanie ne portait plus depuis longtemps. Lui était-il donc donné de voir des gens d’autrefois, qui avaient vécu il y a cent ans?
Ce ne fut qu’une idée qui lui passa par la tête; il avait devant lui des hommes et des femmes bien vivants; mais les habitants de la Dalécarlie ont tant gardé du passé, dans leur langage, leurs mœurs et leurs costumes, qu’il ne faut pas s’étonner de sa brève illusion.
AUTOUR DES ÉGLISES
Dimanche, 1er mai.
Quand il s’éveilla le lendemain matin et se laissa glisser sur la glace, Nils ne put s’empêcher de rire. Il était tombé une grande quantité de neige pendant la nuit, et il neigeait encore; l’air était plein du tourbillonnement d’énormes flocons; on eût dit les ailes de papillons tués par le froid et qui tombaient. Sur le lac Siljan la neige formait une couche épaisse de plusieurs centimètres; les rives en étaient couvertes; les oies sauvages en avaient tant sur le dos qu’elles avaient l’aspect de petits tas neigeux.
De temps en temps Akka ou Yksi ou Kaksi bougeait un peu, mais, voyant que la neige ne cessait de tomber, elles renfonçaient leur tête sous leur aile. Elles étaient évidemment d’avis que par un temps pareil on n’avait rien de mieux à faire qu’à dormir, et Nils ne leur donnait point tort.
Quelques heures plus tard il se réveilla; les cloches de Rättvik appelaient au service divin. La neige avait cessé de tomber, mais le vent du nord soufflait très fort, et sur le lac il faisait terriblement froid. Nils fut content de voir les oies se secouer et de les accompagner vers la terre où elles allaient chercher à paître.