Alors seulement les enfants ont le temps de regarder autour d’eux. Voilà un feu! en voilà un autre! On en allume un sur la colline là-bas et un tout au sommet de la montagne! Tous espèrent que leur feu est le plus grand et le plus beau; ils ont peur qu’il ne dépasse pas tous les autres et courent à la dernière minute à la maison implorer encore quelques bûches ou bouts de planches.

Lorsque le feu est bien en train, les grandes personnes, les vieilles même, viennent le regarder. Le feu n’est pas seulement beau à voir, il répand aussi une bonne chaleur dans la soirée fraîche, et l’on s’installe tout autour sur les pierres. On reste là les yeux dans le feu, jusqu’à ce que quelqu’un ait l’idée de faire un peu de café puisqu’on a un si bon feu. Et souvent, pendant que l’eau du café bout, quelqu’un raconte une histoire; quand il a fini, un autre reprend.

Les grandes personnes songent davantage au café et aux histoires, les enfants ne pensent qu’à faire flamber bien haut leur feu et à le faire durer longtemps. Le printemps a été si lent à venir avec la débâcle et la fonte des neiges! Les enfants voudraient l’aider de leur feu. Sinon il semble qu’il ne pourra jamais faire éclore les bourgeons et les feuilles.

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Les oies sauvages s’étaient posées sur la glace du lac Siljan pour dormir et, comme le vent qui venait du nord le long du lac était glacial, Nils s’était glissé sous l’aile du jars. A peine endormi, il fut réveillé par un coup de fusil. Il sortit vivement de dessous l’aile et regarda autour de lui, très effrayé.

Sur la glace tout était calme. Il eut beau guetter, il ne vit point de chasseur. Mais, jetant les yeux sur les rives du lac, il demeura ébahi et crut à une vision fantastique comme à Vineta.

Dans l’après-midi les oies avaient plusieurs fois traversé le lac avant de se poser. En route elles lui avaient montré de grandes églises et des villages situés sur les bords du Siljan. Il avait vu Leksand, Rättvik, Mora, l’île Sollerö. Toute la contrée lui avait paru douce et souriante, beaucoup plus qu’il n’aurait cru. Il n’avait rien vu de sinistre ni d’effrayant.

Or, voici que dans la nuit, sur ces mêmes rives, flambait une couronne de feux. Il les voyait brûler à Mora au nord du lac, sur les rives de l’île Sollerö, dans Vikarbyn, sur les hauteurs au-dessus du village de Sjurberg, sur la pointe de terre où se dresse l’église de Rättvik, sur la montagne de Lerdalen, sur toutes les collines et les caps jusqu’à Leksand. Il compta plus de cent feux, et il ne comprit pas ce que cela voulait dire.

Les oies sauvages aussi avaient été réveillées par la détonation, mais tout aussitôt Akka, ayant vu ce qui se passait, s’écria: «Ce sont les enfants des hommes qui s’amusent.» Et toutes les oies n’avaient pas tardé à se rendormir, la tête sous l’aile.

Nils resta longtemps à considérer les feux qui ornaient la rive comme une longue chaîne de bijoux d’or. Il était attiré par la lumière et la chaleur tel un moustique, et il aurait bien voulu s’approcher des bûchers. Il entendit tirer coups sur coups; comprenant qu’il n’y avait aucun danger, cela aussi l’attirait. Les gens là-bas autour des feux semblaient si joyeux qu’il ne leur suffisait pas de crier et d’appeler, ils avaient encore recours à leurs fusils. Et voilà qu’autour d’un bûcher qui flambait tout en haut d’une montagne, on lançait des fusées. On avait déjà un grand et beau feu, et qui montait très haut, mais ils voulaient plus encore; leur joie avait besoin de s’élancer vers le ciel.