XXII
LA DALÉCARLIE. LE SOIR DE LA SAINTE-VALBORG

Vendredi, 29, et samedi, 30 avril.

Ce jour-là, Nils vit le sud de la Dalécarlie. Les oies sauvages passèrent au-dessus des vastes mines de Grängesberg, des grands établissements de Ludvika, et continuèrent jusqu’aux plaines de Stora Tuna et au Dalelf. Tout d’abord, tant que Nils vit des cheminées d’usine pointer derrière chaque crête de montagne, il put se croire encore en Vestmanland, mais, arrivé près du grand fleuve, un spectacle nouveau lui apparut. C’était le premier vrai fleuve que Nils eût encore aperçu; il fut stupéfait de voir cette large nappe d’eau couler doucement à travers le pays.

Lorsque les oies eurent atteint le pont flottant de Torsang, elles retournèrent vers le nord-ouest en suivant le fleuve, qui semblait leur servir de guide. Nils eut le loisir de contempler les rives du Dalelf, souvent bordées de maisons sur de longs espaces. Il vit les grandes chutes de Domnarvet et de Kvarnsveden et les vastes usines qu’elles font marcher. Il vit les ponts flottants qui reposent sur l’eau du fleuve, les bacs qu’il porte, les trains de bois qu’il charrie, les chemins de fer qui le suivent et le traversent, et il comprit que c’était un grand et merveilleux cours d’eau.

*
* *

Il est un jour presque aussi impatiemment attendu par tous les enfants de la Dalécarlie que la veille de Noël, et c’est le soir de la Sainte-Valborg, où ils peuvent allumer des feux dans la campagne.

Plusieurs semaines à l’avance, garçons et filles ne songent qu’à amasser du bois pour leur feu de Sainte-Valborg. Ils vont dans la forêt ramasser des fagots et des pommes de pins, ils vont chercher des copeaux chez le menuisier, des bouts d’écorce et des bûches trop noueuses pour être fendues chez les bûcherons. Tous les jours ils assaillent l’épicier de demandes de vieilles caisses; si quelqu’un a pu se procurer un tonneau à goudron vide, il le garde comme un précieux trésor et ne le montre qu’à la minute où il s’agit d’allumer le bûcher. Les rames qui supportent les petits pois et les haricots sont en danger ainsi que les clôtures renversées par le vent, les outils brisés, et les séchoirs à foin oubliés dans les champs.

Lorsqu’arrive le grand jour, les enfants de chaque village ont construit sur une colline ou au bord d’un lac un vrai bûcher de vieux arbres de Noël, de rameaux secs et de toutes sortes de combustibles. Parfois même un village a deux ou trois feux, les enfants n’ayant pu se mettre d’accord.

Les bûchers sont généralement prêts de bonne heure l’après-midi; tous les enfants se promènent, des boîtes d’allumettes dans les poches, attendant l’obscurité. Il fait clair terriblement longtemps en Dalécarlie à cette époque de l’année. A huit heures du soir le crépuscule commence à peine. On est transi et très mal à l’aise à se promener dehors par ces premières journées de printemps. La neige a fondu dans les champs et les terres découvertes, et au milieu du jour, lorsque le soleil donne, on trouve qu’il fait presque chaud; mais la forêt cache encore de hauts monceaux de neige, la glace couvre les lacs, et vers la nuit il fait plusieurs degrés au-dessous de zéro. Aussi arrive-t-il que çà et là un feu s’allume avant l’heure. Mais seuls les plus petits et les plus impatients des enfants se hâtent ainsi. Les autres attendent la nuit pour que les bûchers fassent bien.

Le moment arrive enfin. Quiconque a apporté le moindre rameau au bûcher est présent, et l’aîné des garçons allume un brandon de paille qu’il enfonce sous le tas. Les flammes jaillissent; on entend crépiter et craquer les rameaux; les fines brindilles deviennent rouges, comme transparentes, la fumée se précipite et roule en grosses volutes noires. Enfin la flamme s’élance du sommet, haute et claire, bondit à plusieurs mètres en l’air, on la voit de tout le pays.