En réalité Klement était dans un grand embarras: le roi lui avait ordonné d’apprendre à connaître Stockholm et à s’y plaire, mais comment Klement pourrait-il renoncer au bonheur de raconter dans son pays que le roi en personne lui avait donné cet ordre? Il avait besoin de réunir du monde autour de lui le dimanche, à la sortie de l’église du pays, et de raconter que le roi avait été bon pour lui, s’était assis à son côté sur un banc, et s’était donné le temps de parler avec lui, un pauvre vieux ménétrier de la campagne, pour le guérir de la nostalgie. C’était déjà beau de raconter cela aux vieux Lapons et aux petites Dalécarliennes du Skansen. Que serait-ce au pays?
Même s’il échouait à l’asile des pauvres, Klement ne serait plus malheureux. Il était devenu un tout autre homme, et allait jouir d’une considération nouvelle.
Et ce désir était invincible. Le directeur dut le laisser partir.
XXVI
GORGO, L’AIGLE
LA VALLÉE ALPESTRE
Très loin au nord, entre les fjells de Laponie, il y avait un vieux nid d’aigle perché sur une saillie d’une abrupte paroi de rocher. L’aire était construite avec des branches de pin. Au cours des années elle avait été augmentée et renforcée; à présent elle s’étalait sur près de deux mètres de largeur et s’élevait presque à la hauteur d’une tente de Lapon.
La muraille de pierre dominait une assez grande vallée, habitée en été par une bande d’oies sauvages. Dissimulée entre les montagnes et presque ignorée des hommes, même des Lapons, la vallée était un refuge excellent. Au centre s’arrondissait un petit lac où il y avait abondance de nourriture pour les oisons, et les rives, couvertes de hautes touffes d’osiers nains et de petits bouleaux chétifs, offraient aux oies des cachettes excellentes pour couver leurs œufs.
De tout temps, des aigles avaient habité le rocher et des oies sauvages le fond de la vallée. Tous les ans les aigles en ravissaient quelques-unes en ayant soin toutefois de ne pas en prendre tant que les oies ne revinssent plus. Les oies sauvages, de leur côté, profitaient malgré cela de la présence des aigles. Ils étaient des brigands, mais ils tenaient éloignés les autres brigands.
Trois ans environ avant l’époque où Nils Holgersson voyageait avec les oies sauvages, la vieille oie-guide Akka de Kebnekaïse regardait un matin, du fond de la vallée, l’aire des aigles. Les aigles partaient pour la chasse peu après le lever du soleil. Les étés précédents, Akka avait tous les matins guetté leur départ afin de s’assurer qu’ils ne choisissaient pas la vallée comme terrain de chasse.