Ainsi donc, si le père et la mère avaient su ce que les enfants avaient appris ce soir, ils auraient pu se garder; s’ils avaient brûlé les vêtements de la pauvre vagabonde, s’ils avaient fait un grand nettoyage dans la cabane et n’avaient pas employé la literie, ils auraient pu vivre encore, tous ceux que les enfants pleuraient maintenant? Le conférencier répondit que personne ne pourrait l’affirmer avec certitude, mais il ne croyait pas que ces personnes eussent nécessairement attrapé la maladie, si elles avaient su se garder de la contagion.
Les enfants semblaient avoir encore quelque chose à demander, mais il était évident qu’ils hésitaient avant de poser cette nouvelle question. Enfin ils se décidèrent: il n’était donc pas vrai que la vieille tsigane leur avait envoyé le malheur pour se venger du secours donné à celle qu’elle haïssait? Ce qui leur arrivait n’avait donc rien d’extraordinaire?
—Certainement non. Le conférencier pouvait leur assurer que personne au monde n’a le pouvoir d’envoyer ainsi des maladies.
Les enfants le remercièrent et retournèrent chez eux. Ce soir-là ils causèrent longuement ensemble.
Le lendemain ils vinrent donner congé: ils ne pouvaient garder les oies cet été, car ils étaient forcés de partir.
—Où allaient-ils donc?
—Ils allaient à la recherche de leur père. Ils voulaient lui faire savoir que la mère et les frères et sœurs étaient morts d’une maladie naturelle et non pas par des maléfices d’une mauvaise femme. Le père se creusait peut-être la tête encore aujourd’hui à cause de cette énigme.
Les enfants se rendirent d’abord à leur petite maison de la lande; à leur grande terreur ils la trouvèrent en feu. Ils repartirent immédiatement, et se rendirent d’abord au presbytère; on leur dit qu’un homme qui avait été ouvrier au chemin de fer avait vu leur père à Malmberg en Laponie où il travaillait à la mine; peut-être y était-il encore. Apprenant que les enfants voulaient rejoindre leur père, le pasteur ouvrit un atlas pour leur montrer combien ce voyage était long, mais les enfants ne s’étaient point laissés effrayer.
Ils avaient réuni un petit pécule grâce à leur commerce, mais ils ne voulurent pas le dépenser en chemin de fer et résolurent de faire à pied le long trajet. Et ils n’eurent point à s’en repentir. Ils firent un voyage merveilleux. Voici comment.
Avant même d’avoir quitté le Smâland, ils étaient entrés un jour dans une ferme pour acheter quelque chose à manger. La fermière était gaie et causante. Elle leur demanda d’où ils venaient, qui ils étaient; ils avaient raconté toute leur histoire. La brave paysanne n’en revenait pas. Elle les régala de son mieux sans vouloir rien accepter en payement, et lorsqu’enfin ils se levèrent pour partir, elle leur donna l’adresse de son frère qui habitait la commune voisine. «Vous irez lui donner de mes nouvelles, dit-elle, et vous lui raconterez aussi votre histoire.»