Deux jours après les enfants perdirent leur père. Il n’était pas mort, il partit, abandonnant tout. Ce fut lorsque la sœur aînée des enfants fut à son tour tombée malade. Le père l’avait aimée plus que tous les autres; en la voyant mourir, il avait perdu la tête et s’était sauvé. La mère ne se plaignit pas de cet abandon, elle avait eu peur de le voir devenir fou.

Après le départ du père, ils étaient devenus très pauvres. Au début, il leur avait envoyé de l’argent, mais les envois cessèrent vite. Et le jour même où l’on enterra la sœur aînée, la mère avait fermé la maison et était partie avec les deux enfants qui lui restaient. Elle s’était rendue en Scanie pour travailler aux champs de betteraves, et avait trouvé à se placer à la raffinerie de Jordberga. C’était une bonne ouvrière aux manières franches et gaies. Tout le monde l’aimait. On s’étonnait de la voir si calme après tous ses malheurs, mais la mère était une personne très patiente, très forte et résistante. Si on lui parlait des deux enfants qu’elle avait auprès d’elle, elle répondait seulement:

—Ils ne vivront pas non plus!

Elle s’était habituée à ne rien espérer, et elle le disait sans une larme.

Cependant elle se trompait. Ce fut elle au contraire que la maladie emporta. Ce fut même plus rapide que pour les frères et sœurs. Elle était arrivée en Scanie au printemps; à l’automne elle laissa les enfants orphelins.

Pendant sa maladie elle répéta à plusieurs reprises aux enfants qu’ils devaient se rappeler qu’elle n’avait jamais regretté d’avoir accueilli la pauvre malade. Il n’était pas difficile de mourir, disait-elle, lorsqu’on avait fait son devoir; tout le monde devait mourir tôt ou tard, personne n’échappait. A chacun de choisir s’il voulait s’en aller la conscience nette ou la conscience chargée.

Avant de mourir, elle avait essayé d’arranger un peu l’avenir des enfants. Elle avait obtenu qu’on les laisserait dans la chambre où ils avaient habité ensemble tous les trois. Si seulement les enfants étaient logés, ils ne seraient à la charge de personne. Elle savait qu’ils gagneraient leur vie.

Il fut convenu en effet que le frère et la sœur, comme prix de la chambre, garderaient les oies pendant l’été. La mère ne s’était pas trompée: ils réussirent à se tirer d’affaire. La petite Asa faisait des bonbons, et le frère fabriquait des objets de bois qu’ils vendaient ensuite dans les fermes. En outre ils faisaient des commissions: on pouvait leur confier n’importe quoi. La fillette était l’aînée; à treize ans, elle était déjà raisonnable comme une grande personne. Elle était grave et silencieuse; son petit frère était gai et bavard à un tel degré que, disait-elle, lui et les oies caquetaient à l’envi dans les champs.

Les enfants étaient depuis environ deux ans à Jordberga; il y eut un soir une conférence populaire dans la salle de l’école. Les deux enfants étaient parmi l’auditoire, bien que ce fût une conférence pour les grandes personnes, mais ils n’avaient pas l’habitude de se compter parmi les enfants. Le conférencier parla de cette terrible maladie, la tuberculose, qui tous les ans tue tant de monde en Suède. Il parla très simplement, et les enfants comprirent chaque mot.

Après la conférence ils attendirent le conférencier à la sortie; quand il parut ils se prirent par la main et, gravement, demandèrent à lui parler. Malgré leurs minois ronds et roses, ils parlèrent avec une gravité de grandes personnes. Ils contèrent ce qui était arrivé chez eux, lui demandant s’il ne croyait pas que la mère et les frères et sœurs étaient morts de cette maladie qu’il venait de décrire. Cela ne lui parut pas improbable. Ce ne pouvait guère être que ça.