—J’attendais de vous ce mot-là, mère Akka, dit le gamin. On dit que vous n’avez plus d’affection pour celui que vous avez élevé avec tant de peine, parce qu’il vit comme sont forcés de vivre les aigles. Je vois bien qu’on se trompe. J’irai maintenant voir si le jars blanc est enfin éveillé; si, pendant ce temps vous vouliez remercier d’un mot celui qui m’a rapporté parmi vous, vous le trouverez, là-haut, sur le gradin où vous avez une fois trouvé un petit aiglon abandonné.


XXX
ASA, LA GARDEUSE D’OIES, ET LE PETIT MATS

LA MALADIE

L’année du voyage de Nils Holgersson, on parlait beaucoup de deux enfants, un garçon et une fille, qui traversaient tout le pays à la recherche de leur père. Ils étaient de Smâland, du canton de Sunnerbo; ils y avaient habité avec leurs parents et quatre frères et sœurs une petite cabane au bord d’une immense lande. Lorsque les deux enfants étaient encore petits, un soir, une pauvre vagabonde avait frappé à leur porte et avait demandé un gîte pour la nuit. Bien que la cabane fût toute petite et déjà comble, la mère lui avait arrangé un lit par terre. Pendant la nuit elle avait toussé à rendre l’âme, et le matin elle s’était trouvée trop malade pour continuer sa marche.

Les parents des enfants avaient été aussi bons pour elle que possible. Ils lui avaient cédé leur propre lit, et le père était allé jusque chez le pharmacien pour chercher de la médecine. Les premiers jours, la malade avait été très exigeante et ingrate, mais peu à peu elle s’était adoucie; elle ne cessait de supplier qu’on la portât dehors sur la bruyère et qu’on la laissât mourir. Elle avait rôdé, raconta-t-elle, avec des tsiganes. Elle n’était pas elle-même d’origine tsigane: fille d’un paysan, elle s’était enfuie de chez elle pour suivre le peuple nomade. Une vieille femme de la bande, qui la détestait, lui avait envoyé cette maladie. Et, dans sa colère, cette femme lui avait aussi prédit que quiconque serait bon pour elle et l’hébergerait sous son toit aurait le même sort qu’elle. La pauvre malade croyait à ce maléfice de la tsigane et craignait maintenant de porter malheur à ses hôtes. Ceux-ci furent très impressionnés par ce récit, mais ils n’étaient pas gens à jeter à la porte une mourante.

Peu de temps après la malade était morte, et les malheurs avaient commencé. Auparavant on avait été très gai dans la maison. On avait été pauvre, mais on n’avait pas connu la misère. Le père fabriquait des peignes de tisserand; la mère et les enfants l’aidaient au travail. Le père préparait les cadres des peignes, les enfants coupaient les dents et les limaient, tandis que la mère et la grande sœur les inséraient dans les cadres. On travaillait du matin au soir en plaisantant et en s’amusant, surtout lorsque le père racontait des histoires du temps où il avait parcouru des pays étrangers pour vendre ses peignes. Il était d’une humeur enjouée, le père, et l’on riait aux éclats à écouter ses histoires.

Le temps qui suivit la mort de la pauvre vagabonde fit aux enfants l’effet d’un mauvais rêve. Ils ne se rappelaient pas combien de temps il avait duré, mais il leur semblait une suite ininterrompue d’enterrements; leurs frères et sœurs moururent les uns après les autres. Ils n’avaient eu que quatre frères et sœurs et il n’avait pu y avoir que quatre enterrements, mais aux enfants qui restaient ils avaient paru plus nombreux. Il s’était fait un silence morne dans la cabane.

La mère ne s’était pas laissée abattre, mais le père fut très changé. Il ne plaisantait ni ne travaillait plus. Du matin au soir, il restait la tête dans les mains à réfléchir.

Une fois—c’était après le troisième enterrement—il avait éclaté en paroles égarées, qui avaient effrayé les enfants. Il ne comprenait pas, disait-il, pourquoi ces malheurs les frappaient. N’avaient-ils pas fait une bonne action en recueillant la malade? Le mal était-il plus puissant que le bien? Comment Dieu avait-il pu admettre qu’une femme méchante causât tant de malheurs? La mère avait essayé de le calmer, mais il ne l’écoutait pas.